Changer de territoire: est-ce la solution?
2024 fut une bonne année pour plusieurs chasseurs de chevreuil en termes de quantité de chevreuils vus. Quand on parle de qualité, c’est une autre affaire, au point que plusieurs remettent finalement en question leur retour sur le même terrain pour 2025. Est-ce un bon moment pour changer de terrain après une année ou quelques années décevantes? Ma réponse est catégorique: OUI en majuscules. Oui, mais il s’impose de bien comprendre pourquoi je vous suggère de changer de territoire et ce que vous devez rechercher. Lorsqu’on échange quatre trente sous pour un dollar, ça ne fait pas de différence, et ça risque de vous arriver si vous ne comprenez pas ce que vous devez chercher.
On change de terrain quand ça va mal, et ça va mal généralement lorsqu’il y a moins de chevreuils, mais bien plus quand la structure d’âge de la population est mal répartie: des chevreuils trop jeunes ou encore des rapports des sexes beaucoup trop débalancés en faveur des femelles. Il est important de comprendre pourquoi votre territoire semble avoir moins de chevreuils ou presque pas de mâles et ce qui arrive aux chevreuils restants. Moins de bucks malgré un plus grand nombre de chevreuils, c’est la nouvelle réalité depuis les changements du dernier plan de gestion. Mais si, en plus, ces derniers deviennent moins actifs, plus nocturnes et réagissent plus rapidement à la moindre pression de chasse, c’est à ce moment que vous devez comprendre ce qui se passe et faire les correctifs nécessaires.
Tant de questions, et bien d’autres, nécessitent une certaine compréhension de la biologie de l’espèce et de sa façon d’utiliser le territoire, sa façon de survivre aux constantes agressions des prédateurs et aussi sa manière d’aborder l’automne pour faire face à l’hiver.
Pourquoi ai-je moins de chevreuils?
À la première question, pourquoi ai-je moins de chevreuils? On est toujours tenté de penser à nos hivers rigoureux. Par contre, dans certains cas, la pression de chasse dans le secteur avoisinant n’a peut-être jamais cessé de monter depuis quelques années, pour finalement atteindre un niveau de récolte insoutenable. D’autres raisons peuvent aussi être en cause. Une augmentation de la prédation peut en être une, mais cette dernière est souvent jumelée à une seconde raison pour avoir un effet réellement néfaste, au point de voir une population locale presque anéantie: par exemple une forte prédation et un hiver néfaste, ou encore plusieurs espèces de prédateurs et une pression de chasse élevée. C’est au chasseur de savoir évaluer la cause en se questionnant et en parlant à ses voisins chasseurs.
Poursuites de chevreuils par des coyotes.
Un facteur moins évident pour la majorité des chasseurs, mais plus pernicieux à moyen terme, et malheureusement naturel: le vieillissement du couvert forestier. Lent à première vue, mais bien plus rapide qu’on pourrait croire lorsqu’il s’agit des habitats à chevreuils. En effet, beaucoup de lots privés où une majorité de chasseurs exercent leur activité, furent bûchés à différents degrés durant les 30 dernières années. Après une coupe, la repousse forestière évolue rapidement, et sa croissance rapide, jeune et protéique attire beaucoup plus de chevreuils. En l’espace de quelques années, ce bûché passera de garde-manger de première qualité à petit casse-croûte de village, à dépanneur de fond de rang si je peux faire une analogie.
Les jeunes bûchers sont des endroits de prédilection qui attirent bon nombre de chevreuils.
Sommairement, un bûché attire beaucoup de chevreuils de 3 à 8 ans après la coupe. Évidemment, cela peut varier beaucoup selon le type de coupe, de sol, d’exposition au soleil, de travaux sylvicoles futurs, etc. Ce n’est qu’après 7 à 8 ans que les chevreuils commencent à utiliser moins le bûché pour se nourrir. Les mâles y restent plus longtemps; étant plus grands et seuls, ils peuvent tirer avantage de ce secteur facilement pour un autre 3 à 4 ans. Disons qu’après 12 ans, la très grande majorité des bûchés sont en chute libre quand on pense à l’attrait qu’ils peuvent avoir pour le chevreuil. Après 15 ans d’âge, les forêts nécessitent des travaux sylvicoles pour maintenir une quantité de chevreuils appréciable. Un chasseur qui ne sait pas évaluer l’âge du couvert forestier ne pourra pas s’ajuster dans son approche.
Les chevreuils vivant à nos latitudes doivent, pour survivre à la rigueur de l’hiver, migrer vers des habitats pouvant retenir un certain pourcentage de neige tout en fournissant une alimentation convenable pour passer l’hiver. Cette migration hivernale et printanière induit un voyage variant en longueur, qui donne l’occasion aux chevreuils de voir du pays. Ces chevreuils retournent normalement, dans 60 à 70 % des cas, à leur habitat d’été aussitôt la neige fondue. Quoique les études ne soient pas nombreuses sur ce sujet, elles laissent aussi comprendre que 30 à 40 % de ces chevreuils changeront de territoire. Je ne parle pas chevreuil, malheureusement, mais mes expériences de terrain dans plusieurs provinces chaque année, mes contacts nombreux avec d’autres passionnés comme moi (professionnels ou non) vont presque tous dans le même sens: les chevreuils ressemblent beaucoup aux humains, et ils choisissent souvent le meilleur habitat disponible.
Quand il y a beaucoup de logements vacants, le prix baisse et les plus beaux sont convoités. Les autres restent vides. Quand il y a moins de chevreuils, les meilleurs habitats se remplissent au printemps et beaucoup de territoires restent vides ou avec peu de chevreuils. Quand je dis vide, je devrais plutôt dire que beaucoup de terres n’auront de visite de chevreuils que momentanément, à des périodes précises de l’année, souvent sans intérêt pour le chasseur. Il est donc possible que vous ayez subi une diminution importante de chevreuils pour beaucoup d’autres raisons qu’une simple succession d’hivers rigoureux. Avant de partir en peur à la recherche d’un autre territoire, posez-vous les bonnes questions.
N’oubliez pas que le chevreuil est une bête sociale qui survit à la prédation en vivant par clans familiaux. Lorsque nous sommes en période de faible densité de population, mathématiquement il y a plus de nourriture disponible pour chaque chevreuil, et moins de paires d’yeux et d’oreilles pour avertir tous et chacun de l’approche d’un prédateur. Cela fait automatiquement des chevreuils plus nerveux, plus nocturnes et moins intéressés par vos appâts.
Que cherchons-nous?
Avant de partir au bois, rappelez-vous que l’habitat est le nerf de la guerre, surtout quand on cherche des mâles. Pensez également que les chasseurs (la pression de chasse) cherchent majoritairement des habitats complètement différents de ceux recherchés par des mâles matures. Le chasseur moyen a tendance à chercher des forêts avec un système de sentiers ou chemins développé et une forêt relativement claire (âgée). Deux caractéristiques que j’essaie d’éviter dans une province ou une région traditionnellement utilisée par une forte densité de chasseurs.
En période de disette de vieux bucks comme nous vivons, évitez toutes les terres qui sont majoritairement couvertes de forêts âgées de plus de 30 ans. Recherchez des habitats denses, plus humides que la moyenne, humidité principalement créée par des marécages ou des «forêts swampeuses» de frênes noirs, d’érables rouges et de cèdres. J’éviterais les territoires ayant trop de «chapelets» d’étangs à castors. Ce type d’habitat favorise l’utilisation régulière du secteur par les grands canidés comme le coyote et le loup. J’éviterais les forêts homogènes pour chercher une forêt plutôt mixte. Je ne parle pas d’une terre avec des forêts de feuillus et des forêts de conifères, mais bien des forêts mixtes où les conifères sont jeunes et à prédominance de sapins, pruches, pins blancs avant l’épinette. Vous recherchez des secteurs qui offrent nourriture et abris dans le même secteur, puisqu’en faible densité, les chevreuils se déplacent moins.
Les gros bucks aiment des forêts mixtes humides où les conifères sont jeunes et à prédominance de sapins, pruches ou pins blancs offrant nourriture et abris dans le même secteur.
Accès et entonnoirs
Portez une attention spéciale à l’accès disponible à cette terre. Je ne parle pas ici d’un système élaboré de sentiers intérieurs, mais bien d’une manière d’avoir accès aux quatre faces de la terre à bon vent. Rappelez-vous qu’en période de faible densité de population de chevreuils, ces derniers sont beaucoup plus sensibles aux stimuli de toutes sortes. De plus, pouvoir chasser à bon vent restera toujours le nerf de la guerre lorsque l’on aspire à récolter des vieux chevreuils. Si vous devez traverser votre territoire d’un bord à l’autre à chaque fois que le vent tourne, au lieu de ressortir sur vos pas et contourner, ce sera toujours difficile de récolter ou voir des vieux bucks en action de chasse.
Finalement, le dernier point à porter une attention spéciale serait au niveau des possibilités de chasser des entonnoirs naturels. Pour faire un entonnoir efficace, ça prend des topographies contraignantes comme des lacs, des champs, des escarpements ou des infrastructures humaines. Ces types de restrictions favorisent une chasse plus naturelle à bon vent et augmentent les possibilités de récolte intéressante avec appâts, puisqu’elles permettent de prévoir plus précisément de quel côté viendront les chevreuils, en plus de concentrer le mouvement de ces derniers.
Conclusion
Dépendamment de la zone où vous cherchez, je vous assure qu’il reste plus de territoires de qualité disponibles que vous ne pouvez le penser. Il suffit d’y mettre l’effort et de comprendre ce que vous recherchez. Faites-vous une petite liste des plus et des moins, passez du temps sur Google Earth et Forêtouverte.ca, puis prenez quelques samedis pour faire le tour du canton et cognez aux portes.
Secret de guide
Rien n’est plus difficile que de récolter un grand mâle chevreuil sur un territoire où il n’en existe pas. Le secret de la chasse aux vieux bucks: chassez toujours près des habitats naturels de ces derniers. Une forêt mixte de 20 mètres de visibilité ou moins.
Vue aérienne d’un territoire qui a tout ce qu’il faut en termes de cachettes et de nourriture.
Secret de chasseur
Encore plus vrai en période difficile: chassez toujours à bon vent. Mieux vaut s’abstenir de chasser plutôt que de brûler un bon secteur de chasse. Dans ce cas-là, entrez à bon vent dans un secteur très dense; à la première rencontre de signes de chevreuils (traces, sentiers ou crottins frais), asseyez-vous sur une petite chaise pliante, une souche ou une roche et restez positif en gardant un grunt call à portée de la main.
Pour surprendre un beau buck, une méthode simple consiste à pénétrer dans sa cachette et à s’assoir au sol à bon vent. De cette façon on évite d’être prévisible.

