OURS NOIR

Par Louis Turbide

FAIT VÉCU

Quand le chasseur devient la proie!

J’ai commencé à chasser l’ours il y a plus de vingt ans. Cet animal m’a toujours fasciné probablement en raison de son statut de prédateur. C’est réellement un mélange d’émotions qui m’habite lorsque je chasse ce gibier surtout lorsque je dois quitter ma cache le soir après une séance d’affût et que je sais que quelques gros spécimens rôdent dans le secteur! Mais c’est après une rencontre avec un ours gigantesque de plus de 400 livres en 2016 que cette chasse est devenue une véritable passion et même une obsession pour cet ours en particulier. Je me rappelle encore comme si c’était hier lorsque je suis allé récupérer la carte SD d’une de mes caméras de surveillance et que j’ai vu l’ampleur de l’ours que j’ai baptisé affectueusement Balourd. C’était précisément le 3 juin 2016 et il restait encore quelques jours à la saison de chasse printanière qui terminait le 30 juin.

Lorsque l’auteur a découvert ce cliché et l’ampleur de cet ours, il n’en revenait tout simplement pas. À noter que la date affichée en bas de la photo n’est pas bonne.

Ma première rencontre avec Balourd

Le lendemain, j’étais seul à ma cache quand j’ai entendu une bête qui marchait d’un bon pas à une centaine de pieds derrière mon affût. On aurait dit un chien qui reniflait tout sur son passage. Quelques minutes plus tard, il est apparu comme par magie. Il était 20h30 et j’avais refusé 4 autres ours dont un d’environ 200 livres ce soir-là car je savais que Balourd rôdait dans le secteur. Il ne m’a donné que quelques secondes pour tirer car il n’a fait que passer au site appâté sans jamais s’arrêter. C’est souvent le cas pour des gros ours. Ils passent à votre site seulement pour voir si une femelle rôde dans les parages. J’étais tellement impressionné que je n’ai pas été capable de partir la caméra pour filmer et hop il n’était plus là! À l’époque, je l’avais comparé aux ours avoisinant les 300 livres que j’avais récoltés à ce site et il n’y avait aucun doute dans mon esprit. Balourd dépassait facilement les 400 livres! Quelle déception mais en même temps quel moment privilégié d’avoir pu croiser le chemin d’une telle bête!  

Seconde rencontre intimidante

C’est le 10 juin de la même année que j’ai pu recroiser Balourd. Je chasse l’ours depuis plusieurs années et jamais un ours ne m’a autant impressionné! Ce soir-là il est arrivé d’une petite vallée située à la gauche de notre cache. Mais 50 pieds avant d’arriver au site appâté il a croisé le sentier que nous empruntions pour nous rendre à la cache et il n’a pas aimé cela du tout. Il était à quelques mètres de notre affût et il s’est mis à souffler d’une façon qui me dressait le poil sur les bras. Il savait que nous étions là moi et mon compagnon de chasse Denis. Il tentait vraiment de nous intimider. Je n’ai jamais vu un ours aussi fâché! Difficile d’essayer de comprendre pourquoi il a agi ainsi. Une chose est certaine, j’ai compris qu’un ours peut tolérer une odeur humaine directement à un site appâté mais 50 pieds plus loin en forêt, c’est une tout autre histoire, du moins pour cet animal en particulier.

Ainsi après quelques minutes, il a décidé d’emprunter notre sentier et aller à notre rencontre. Il s’est arrêté pendant de longues minutes à 4 pieds de la cache en sentant et soufflant violement mais sans me donner aucune chance de tir. Je vous dis que l’adrénaline était au maximum. Nous étions comme des statues dans la cache et nous retenions quasi notre respiration pour ne pas éveiller ses soupçons. Ce manège a duré une bonne quinzaine de minutes jusqu’à ce qu’il décide que ce n’était pas assez et que je l’entende se diriger à la course vers la porte de la cache. Nous étions rendus la proie et lui le prédateur. Ce n’était plus drôle du tout! Lorsque je me suis rendu compte qu’il embarquait sur la plate-forme menant à la porte de la cache, je n’ai pas attendu la suite des événements et j’ai tiré au travers de la porte. J’aurais pu attendre qu’il vienne sentir la porte et peut-être essayer de l’arracher comme seul un ours de cette taille gigantesque est capable de le faire mais j’ai préféré agir avant de connaître ses intentions.

Scène de Balourd filmée en 2016 alors que cet ours était probablement à son apogée!

Après le coup de feu, tout ce que je souhaitais était d’être incapable d’ouvrir la porte ce qui aurait confirmé que Balourd gisait inerte derrière celle-ci mais ce ne fut pas le cas. La balle ne l’a pas atteint et je n’avais aucune idée de quel côté il était parti. Il ne restait que quelques minutes avant que la noirceur ne survienne et il fallait descendre de la cache, passer à côté des appâts et nous diriger vers nos VTT sans savoir où il pouvait être. Lorsque nous sommes arrivés près du sentier à côté des barils, le manège a recommencé mais cette fois-ci nous n’étions plus dans la cache mais bien sur le plancher des vaches. Beaucoup moins confortable comme situation! Cette scène est gravée parfaitement dans ma mémoire tellement j’ai été marqué par un sentiment de peur et une hausse d’adrénaline incroyable! Je l’avoue! Je l’entends encore souffler et partir à la course dans notre direction. Il est venu ainsi 3 fois vers nous aussi vite qu’un train en fracassant tout sur son passage. J’étais à genoux dans le chemin et je tentais de le voir pour faire feu mais la végétation était tellement dense que je voyais des arbres bouger sans pouvoir l’avoir en joue. Ouf, ce n’était pas drôle du tout.

Un troisième rendez-vous manqué

Le lendemain, nous étions encore au poste et on a refusé encore plusieurs ours. Je voulais Balourd et aucun autre. Vers 20h20, il s’est manifesté. J’ai compris qu’il s’en venait lorsqu’un ours juvénile a déguerpi à toute vitesse. Balourd était de l’autre côté du chemin face à nous à pas plus de 150 pieds. Il avançait à travers la végétation dense et lorsqu’il arrivait pour sortir à découvert, il se mettait à souffler comme un malade puis déguerpissait en courant dans le bois en fracassant tout sur son passage. Il a fait ce manège au moins à 5 reprises. S’il voulait m’impressionner, ça fonctionnait. J’ai déjà vu et entendu des ours de 200 livres faire un cirque du genre mais un aussi gros ours… ouf! Il restait à peine 10 minutes de clarté lorsque je l’ai entrevu au travers les broussailles. La patate m’allait à 100 milles à l’heure, j’étais impressionné, nerveux et je savais que c’était ma dernière chance de récolter Balourd lors de cette saison et là… j’ai commis une erreur de débutant. J’ai précipité ma décision de tir. Dès que j’ai vu sa tête et une bonne partie de son corps j’ai fait feu et j’ai su immédiatement que je venais de le manquer. Un tir de routine normalement mais vu les circonstances, j’ai tiré tout au plus un pouce par-dessus sa tête.  Le problème, c’est qu’il a penché la tête en même temps que je m’apprêtais à faire feu! Je m’en suis voulu longtemps!

Lors de la saison 2017, Balourd est réapparu sur les caméras de surveillance mais je n’ai pas eu la chance de le croiser lors d’une de mes séances d’affût. Mais que je l’aie récolté ou pas, cet ours a totalement changé la vision que j’avais de la chasse à l’ours. Depuis ce temps je traque sans prétention les sujets de plus de 300 livres par passion et surtout pour espérer revivre ces émotions étranges que Balourd m’a fait vivre! Un peu fou je l’avoue!

Quelques saisons ont passé sans que je ne voie une seule photo de Balourd mais je m’informais à chaque année à ma Zec si un spécimen hors norme avait été récolté et il semblait que non alors je gardais espoir de le recroiser. En 2020, j’ai eu le privilège de récolter un ours trophée de 345 livres au même site où j’avais croisé Balourd. Ce dernier a même été reconnu par le prestigieux Club Boone & Crockett avec un pointage de 20 5/16. Malgré l’ampleur de ce trophée, je peux vous confirmer qu’il n’a rien à voir avec Balourd! C’est tout dire! Mais en 2021, voilà qu’un sujet du même gabarit que Balourd est réapparu sur le radar! Était-ce lui? Je ne peux le confirmer mais c’est aussi un ours d’exception. Ce qui est particulier avec cet ours c’est qu’il a une démarche tout à fait particulière. Il semble avoir une certaine rigidité au niveau de ses pattes arrière qui nous permet de l’identifier très facilement lorsqu’il marche. Bien entendu, s’il s’agissait de Balourd, cela signifierait qu’il serait âgé d’au moins une quinzaine d’années, ce qui pourrait expliquer sa démarche atypique.

En 2021, un ours au gabarit avoisinant celui de Balourd a commencé à faire faire des nuits blanches à l’auteur! Regardez la démarche atypique de cet ours!

Un ours très chanceux!

Lors du printemps 2022, croyez-le ou non mais j’ai vu et même filmé cet ours en situation de chasse sans même essayer de le récolter. Ce soir-là j’étais avec un ami et je lui avais laissé l’opportunité de récolter le premier ours de notre week-end pour son anniversaire. Lorsque nous avons entendu un ours faire du bruit en progressant vers les appâts comme le font les sujets matures, mon ami m’a demandé s’il pouvait photographier son ours avant de tirer. J’ai acquiescé à sa demande et je me suis mis derrière la caméra! Finalement l’ours n’est pas sorti complètement à découvert et il est passé derrière un de mes barils dont le dessus est à 48 pouces du sol. Il faut comprendre qu’un ours d’une hauteur de 36 pouces est un ours trophée qui avoisine les 300 livres. Il était cependant très facile d’effectuer un tir mortel sur l’animal. Alors imaginez ma réaction lorsque j’ai réalisé que l’ours que j’étais en train de filmer alors que mon chasseur avait son appareil photo en main au lieu de sa carabine frôlait en fait les 48 pouces de hauteur! Du jamais vu pour moi en plus de 20 ans de chasse! Je l’ai observé jusqu’à ce qu’il disparaisse et c’est la dernière fois que je l’ai vu en vrai, en photo ou en vidéo!

Vidéo qui explique la démarche des ours trophées et dans laquelle on peut voir l’ours qui frôle les 48 pouces de hauteur (à 1 minute 10 secondes) dont il est question dans ce texte.

Conclusion

Alors que la saison 2025 débute avec la sortie de cette édition de votre magazine 100% CHASSE PÊCHE, je ne peux qu’espérer croiser le fer avec le vénérable Balourd ou un cousin du même gabarit! De part les émotions que ces gros ursidés peuvent nous faire vivre, il n’y a vraiment aucune chasse qui arrive à la cheville de celle-ci! Si ce n’est déjà fait, je vous souhaite d’attraper la piqûre vous aussi et de vivre des émotions à la hauteur de vos attentes. Gardez cependant une chose en tête! L’ours est un animal imprévisible. Ne le sous-estimez jamais!

Bonne chasse à tous!

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